Quelques leçons de Donner l’ordre ne suffit pas pour construire des collectifs syndicaux capables d’affronter des temps plus difficiles. Passé par Sciences Po et Saint-Cyr, Nicolas Brault croise les univers et plusieurs de ses réflexions résonnent directement avec l’exercice de responsabilités syndicales
Une lecture assez éloignée, en apparence, du monde syndical. Pourtant, à un moment où personne ne peut exclure que les années à venir rendent l’action syndicale plus difficile, les questions que se pose l’armée peuvent utilement nourrir notre propre réflexion : comment construire des collectifs et former des militants capables d’agir lorsque les circonstances deviennent plus exigeantes ? Avoir une responsabilité, un mandat ou une fonction ne suffit pas pour entraîner un collectif. La confiance, la compétence et surtout la préparation se construisent dans le temps.
Se préparer avant d’avoir à affronter la difficulté
L’une des idées fortes du livre est celle d’aguerrissement. Il ne s’agit pas de rechercher la difficulté pour elle-même, mais de se préparer progressivement à agir lorsque les circonstances deviennent difficiles. Pour un militant syndical, cela signifie acquérir des connaissances et des méthodes, mais aussi apprendre à négocier sous pression, prendre la parole, conduire un dossier complexe, assumer un arbitrage ou traverser un conflit qui dure. Une formation ne peut donc pas être seulement théorique. On apprend aussi en faisant, en étant progressivement placé en situation de responsabilité, puis en analysant collectivement ce qui a fonctionné ou échoué.
Le collectif comme condition de l’efficacité
Autre enseignement essentiel : on ne devient pas solide tout seul. Dans l’action syndicale, un négociateur isolé, même excellent, reste fragile. Préparer ensemble une négociation, confronter les analyses, partager l’information et effectuer un retour d’expérience permettent au contraire de faire progresser tout le collectif. L’esprit de corps dont parle Nicolas Brault peut ainsi trouver une traduction syndicale : non pas l’obéissance ou l’effacement des désaccords, mais la confiance entre militants, la solidarité et la capacité à construire puis défendre collectivement une position. À l’inverse, lorsque chacun travaille dans son coin, les positions se fragmentent et les responsabilités finissent souvent par se concentrer sur quelques personnes.
Écrire pour mieux penser et transmettre
Le livre insiste également sur un outil beaucoup moins spectaculaire : l’écriture. Formaliser une position, produire une note de synthèse ou conserver un compte rendu oblige à structurer la réflexion, à distinguer les faits des impressions et à expliciter les choix. Cela permet aussi de constituer une mémoire collective. Pour une organisation syndicale, c’est essentiel : ce qui n’est pas transmis doit sans cesse être réappris. Un fonctionnement exclusivement oral conduit facilement à recommencer les mêmes débats et parfois les mêmes erreurs.
La constance plutôt que les coups d’éclat
L’efficacité repose moins sur la motivation du moment que sur la discipline et la continuité. Une organisation solide fonctionne aussi lorsque l’urgence a disparu : réunions préparatoires, suivi des décisions, respect des échéances, partage de l’information, formation et transmission. Le syndicalisme valorise naturellement les moments de mobilisation. Mais Nicolas Brault rappelle utilement que les moments visibles ne sont efficaces que parce qu’un travail beaucoup moins visible les a précédés. Cette constance permet aussi de mieux répartir les responsabilités. Un collectif qui repose durablement sur quelques militants finit par les épuiser et se fragilise lui-même.
Apprendre de ce que l’on vit
Une organisation solide ne se contente pas d’accumuler des expériences : elle cherche à en tirer des enseignements. Après une négociation, un conflit, une campagne électorale ou un échec, il faut pouvoir se demander ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et ce qui doit être modifié. Le retour d’expérience transforme ainsi une situation vécue en apprentissage collectif. Sans cette démarche, l’expérience seule ne garantit rien : on peut aussi répéter longtemps les mêmes erreurs.
Penser la solidité syndicale
C’est peut-être l’enseignement principal à retenir du livre. Former un militant ne consiste pas seulement à lui transmettre du droit social, des techniques de négociation ou des connaissances économiques. C’est aussi lui permettre de comprendre une situation, décider dans l’incertitude, travailler avec d’autres, prendre progressivement des responsabilités et tenir dans la durée. Nicolas Brault nous invite à penser la solidité syndicale autour de quelques principes simples : affronter plutôt qu’éviter, préparer plutôt qu’improviser, travailler collectivement plutôt que s’isoler, apprendre de l’expérience et organiser la relève.
L’aguerrissement n’est pas seulement une affaire individuelle : c’est la capacité d’un collectif à devenir progressivement plus solide parce qu’il apprend, se prépare et agit ensemble. Mais cette dynamique dépend aussi largement de celui ou celle qui anime le collectif, de sa capacité à donner un cap, à créer de la confiance et à maintenir une cohésion lorsque les difficultés apparaissent.
C’est sans doute là que Donner l’ordre ne suffit pas peut être le plus utile à un responsable syndical en lui donnant des repères pour comprendre ce qui fragilise un collectif, affronter les dissensions ou les comportements qui le déstabilisent, et surtout rester concentré sur sa propre ligne plutôt que de construire son action en réaction permanente aux autres organisations syndicales ou à la direction.




