Avec Féminicène, Véra Nikolski propose une lecture volontairement polémique de l’émancipation des femmes. Jamais celles-ci n’ont été aussi libres, éduquées, autonomes et présentes dans la vie économique. Mais, selon elle, cette évolution ne résulte pas seulement des luttes féministes ou du changement des mentalités : elle repose d’abord sur une transformation profonde des conditions matérielles d’existence. Le « féminicène » désigne ainsi l’époque où les femmes commencent à s’affranchir d’une domination masculine presque universelle dans l’histoire. Une émancipation toutefois indissociable de la puissance industrielle, de l’abondance énergétique et de la transformation des écosystèmes

Une lecture matérialiste de la domination masculine

Véra Nikolski refuse d’expliquer la domination masculine par la seule culture. Son hypothèse est matérialiste : la faible productivité du travail, la rudesse des conditions de vie, l’importance de la force physique et les contraintes liées à la maternité ont longtemps conduit à une division sexuée du travail. Les hommes étaient principalement affectés à la production et à la défense, tandis que les femmes assuraient la reproduction, les soins et la survie quotidienne des enfants. Cette approche donne une place importante aux différences biologiques, sans les présenter comme un destin intangible. Comprendre les conditions matérielles qui ont permis la domination masculine doit au contraire aider à identifier les moyens de s’en affranchir. Dans cette lecture, la structure patriarcale est un outil pour permettre de contrôler la reproduction et de s’assurer d’un travail domestique gratuit.

Pour laquelle, l’émancipation des femmes a été rendue possible par la révolution industrielle et les progrès scientifiques.

La mécanisation a réduit l’importance de la force physique. L’eau courante, l’électricité et l’électroménager ont diminué le temps consacré aux tâches domestiques. La médecine, l’obstétrique, la contraception et la baisse de la mortalité infantile ont permis aux femmes de ne plus consacrer une grande partie de leur existence aux grossesses et à la survie des enfants. L’éducation, le salariat, les crèches, l’école et l’État social ont ensuite renforcé leur autonomie.

Nikolski ne nie pas le rôle des luttes féministes, mais elle considère qu’elles ont pu produire leurs effets parce que les conditions matérielles rendaient désormais l’égalité possible. Le capitalisme industriel y a également trouvé un intérêt : davantage de main-d’œuvre, de revenus marchands et de consommation.

Au sortir de la guerre, l’Europe avait besoin de travailleurs. Elle pouvait recourir davantage à l’immigration ou favoriser l’entrée massive des femmes dans l’emploi. Elle a clairement fait le choix du travail féminin, ce qui a accéléré leur autonomie économique, sans toutefois les libérer de toutes les tâches domestiques ni des inégalités de carrière et de salaire. L’entrée massive des femmes sur le marché du travail a également contribué à tirer les rémunérations vers le bas, jusqu’à rendre progressivement nécessaire un double salaire pour faire vivre un foyer, un effet que le recours à l’immigration n’aurait pas produit de la même manière.

La seconde partie du livre soulève une question plus inquiétante : si l’émancipation dépend d’un haut niveau de richesse, de technologie, de services publics et d’énergie disponible, que se passera-t-il si ces conditions se dégradent ? Pour Véra Nikolski, la crise climatique, l’épuisement des ressources et la raréfaction des énergies fossiles pourraient conduire à un monde plus pauvre, plus instable et plus violent.

Les femmes risqueraient alors d’être les premières touchées par le recul des soins, de l’éducation, des services publics et des possibilités d’autonomie. Si le travail domestique devait à nouveau être accompli sans machines, si la mortalité infantile augmentait ou si les protections collectives disparaissaient, les tâches nécessaires à la survie pourraient retomber prioritairement sur elles. À l’inverse, si le travail se raréfiait du fait des avancées technologiques, les hommes pourraient avoir intérêt au retour des femmes au foyer pour préserver leurs emplois.

Cette partie prospective est la plus incertaine, car les conséquences de la crise écologique dépendront aussi des choix politiques, de la répartition des ressources et du maintien des services publics. Néanmoins, négliger la corrélation entre le niveau de vie et l’émancipation serait une faute pour penser l’avenir.

Face à ce risque, Véra Nikolski défend un « féminisme du faire ». Il ne s’agirait plus seulement de revendiquer des droits, mais de permettre aux femmes d’investir les secteurs qui structureront le monde de demain : sciences, ingénierie, énergie, industrie, agriculture ou informatique. Mieux vaut leur donner les moyens d’agir et de maîtriser les infrastructures essentielles que les maintenir dans une position de protection ou de dépendance.

À titre d’exemple, le passage des mathématiques en option en terminale a constitué un véritable recul pour l’accès des jeunes femmes aux filières scientifiques. Peu combattue, cette décision a détourné une génération entière de ces parcours et fait perdre plusieurs années à la cause de la mixité. Elle illustre parfaitement l’enjeu d’un « féminisme du faire » : intervenir sur les décisions concrètes qui déterminent réellement la place des femmes dans les secteurs scientifiques et techniques.

Pourquoi le lire ? Parce qu’il oblige à considérer l’émancipation non comme une conquête définitivement acquise, mais comme une construction fragile. Même si l’on peut contester certaines de ses conclusions, le livre pose une question essentielle : comment préserver les libertés des femmes dans une société confrontée à moins de ressources et à des transitions potentiellement brutales ? Pour Véra Nikolski, les droits ne survivront que s’ils reposent sur des bases matérielles solides et si les femmes restent des actrices centrales du monde qui vient.