On entend partout « le travail ne paie plus ». Le problème, c’est que chacun d’entre nous met derrière cette phrase une réalité différente, et le débat tourne vite au dialogue de sourds. Antoine Foucher, dans « Sortir du travail qui ne paie plus », met les pieds dans le plat et propose de refonder le contrat social pour remettre le travail au cœur de la société.
Son point de départ est simple : le contrat implicite selon lequel le travail permet d’améliorer sa vie ne fonctionne plus comme avant. Pendant des décennies, la promesse collective a tenu : travailler signifiait progresser, avec même à certaine période la possibilité de « vivre mieux en travaillant moins » grâce aux gains de productivité. Depuis une quinzaine d’années, la mécanique s’enraye. Travailler ne garantit plus de progresser socialement ni de pouvoir se projeter.
La question n’est donc plus seulement : « Combien puis-je acheter ? », mais plutôt : « À quoi sert le travail s’il ne donne plus d’horizon ? » Accéder à un logement, gagner en stabilité, améliorer son statut ou simplement pouvoir construire sa vie devient plus difficile.
Pour autant, dire que « le travail ne paie plus » n’est pas toujours exact selon l’indicateur retenu. Pour certains biens, le pouvoir d’achat a pu s’améliorer; l’exemple de l’essence est à cet égard assez frappant. Mais une génération ne mesure pas le progrès uniquement à ce qu’elle peut consommer. Elle le mesure aussi à une trajectoire, à une sécurité et à la possibilité de se construire un avenir. Lorsque cette promesse disparaît, la crispation devient politique et le rapport au travail se dégrade.
Le livre aborde sans détour le ralentissement du progrès matériel, le recul du travail face au patrimoine/rente/héritage, et sentiment d’une ponction plus lourde sur l’effort que sur d’autres revenus.
Puis il propose un compromis structurel en allégeant la taxation du travail et en compensant par une autre repartition assumée des taxes :
- davantage sur les revenus du capital,
- par un ajustement ciblé sur les retraites les plus élevées
- et les héritages importants (au-delà de 500 000 €)
- une hausse de TVA, pensée aussi comme levier de réindustrialisation en déplaçant l’effort vers la consommation plutôt que le coût du travail.
On peut être d’accord ou pas, mais il a le mérite de quitter les postures (“les gens ne veulent plus travailler” / “les riches volent tout”) pour parler d’arbitrages et de conséquences. Et surtout, il rappelle une évidence pour tout syndicaliste : mieux rémunérer ne suffira pas. Rendre le travail désirable suppose aussi de redonner prise aux individus : mieux organiser le travail, permettre de changer au cours de la vie (mobilité, reconversion), clarifier ce qu’on attend collectivement en quantité de travail et comment on le répartit.
Pourquoi le lire ? Même si la thèse peut sembler radicale, elle pose une question centrale : que devient une société lorsque le travail n’est plus perçu comme la voie normale d’amélioration de sa condition ? La promesse méritocratique se fragilise, les rancœurs s’installent, la défiance progresse et le risque de repli comme de conflictualité augmente. L’intérêt du livre tient aussi au fait qu’il relie cette crise du travail à deux contraintes majeures qui vont structurer les prochaines décennies : la transition énergétique et le vieillissement de la population. C’est un essai qui oblige à regarder le problème en face et à poser les bons termes du débat : comment reconstruire un cadre dans lequel travailler permette à nouveau de vivre mieux, de se projeter et de contribuer au bien commun ?




